
Issues du linge de Philippe IV d’Espagne, deux nappes carrées de dentelle presque identiques ont été conservées : l’une au Victoria & Albert Museum de Londres, l’autre au Textilmuseum de St. Gallen en Suisse.
Description
L’exemplaire du V&A Museum

Sous le numéro 270-1880, il est visible sur rendez-vous au V&A East Storehouse de Londres.
L’exemplaire du Textilmuseum de St Gallen

Sous le numéro TM52093 (d’après le V&A), il a été prêté au Bard Graduate Center de New York pour l’exposition Threads of Power, de septembre 2022 à janvier 2023.
Différences
La principale différence entre les deux exemplaires est l’orientation de l’étoile à 8 branches de la rosace centrale. Le collier de la Toison d’or semble aussi traité un peu différemment, mais en l’absence d’images plus précises de l’exemplaire de St Gallen, il est difficile de conclure.
Dimensions
Le V&A Museum indique une taille de 52 pouces x 53 pouces, soit 132 cm x 135 cm.
Utilisation des nappes
Une photo du V&A montre son exemplaire fixé à un tissu sombre, avec la mention marginale : « Lace Table-Cover. A Toilet Cover of King Philip IV. (Spanish) first half of 17th Cent. So. Ken. Mus. 270-1880. »
Il est à noter que la « toilette » du XIXe siècle est une petite table servant à principalement à s’embellir, plutôt qu’un euphémisme pour la chaise percée.
Origine des nappes

On ne sait rien des dentellières qui ont conçu et réalisé ces chefs-d’œuvre de la dentelle aux fuseaux, pas même leur pays. Au vu du style des dentelles contemporaines, on suppose qu’il s’agit de l’Italie, c’est-à-dire très probablement de Venise, sinon de Gênes ou de Milan, dans la première moitié du XVIIe siècle.
Il est à noter que Philippe IV, roi des Espagnes de la dynastie des Habsbourg, règne également sur le Royaume de Naples et celui de Sicile, et possède ainsi la moitié sud de l’Italie actuelle. Les grands centres dentelliers sont situés tout au nord de la péninsule.
Date et symboles
Les motifs de feuillages de la bordure et de la rosace permettent de dater les nappes entre 1600 et 1650, époque où les dentelles possèdent encore les « dents » qui leur ont donné leur nom. Quant aux symboles employés, ils marquent comme destinataire un souverain de la maison des Habsbourg.

On y reconnaît en effet :
- le collier de l’Ordre de la Toison d’or entourant la rosace (en vert),
- une grande aigle bicéphale couronnée à chaque coin (en rose),
- douze petites aigles bicéphales autour de la rosace (en rose),
- peut-être les deux colonnes d’Hercule espagnoles, encadrant la pièce( en bleu).
Signification des symboles
Le collier de l’Ordre de la Toison d’or
Fondation et histoire de l’Ordre


L’Ordre de la Toison d’or a été fondé par le duc de Bourgogne Philippe III le Bon, le 10 janvier 1430, à l’occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal, à Bruges. Le chef de l’Ordre est l’aîné des descendants du duc de Bourgogne.


À la mort du dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, en 1477, l’État bourguignon ainsi que l’Ordre passent à la maison de Habsbourg, qui règne sur le Saint-Empire romain germanique.
Presque un siècle plus tard, l’empereur Charles Quint, chef de la maison de Habsbourg et arrière-petit-fils du Téméraire, dirige l’Ordre jusqu’à son abdication, en 1556. Il confie alors l’Ordre, les Espagnes (Aragon, Castille et Léon) et l’Italie à son fils, Philippe II, qui fonde la branche aînée des Habsbourg d’Espagne. Le Saint-Empire et l’État bourguignon sont attribués à son frère cadet Ferdinand I, archiduc d’Autriche, constituant la branche cadette des Habsbourg d’Autriche.


En 1700, à force de mariages consanguins, le dernier des Habsbourg d’Espagne décède sans héritier. L’Ordre est alors scindé en deux branches : l’Ordre espagnol, reconnu par la France — victorieuse de la guerre de Succession d’Espagne — et l’Ordre autrichien, qui ne l’est pas.


La coutume s’établit peu à peu de ne porter que le seul pendentif, à la place du lourd collier complet. Ainsi fait Louis XV, nommé chevalier de l’ordre espagnol en 1739. Il existe actuellement, également, des pendentifs miniatures de l’ordre.
Les éléments du collier
Le pendentif représente la célèbre Toison d’or, c’est-à-dire la toison d’un bélier divin, volée par Jason et les Argonautes au roi de Colchide, sur la côte orientale de la Mer noire. Le collier lui-même présente une alternance de « fusils » imbriqués par deux et de « pierres à feu ».


Les fusils sont les « briquets » de l’époque, petites masses de fer au carbone — ici avec une poignée en forme de lettre B — qui émettent des étincelles quand on les percute avec des éclats de silex. De nombreuses formes de briquets existaient ; Il est possible que la forme choisie pour les briquets du collier provienne du mot Bourgogne.




Le collier dans la dentelle

On reconnait bien le pendentif, ainsi que les pierres à feu entourées de pointes qui représentent les étincelles. La forme des briquets en B enlacés est un peu moins lisible. La Toison d’or est suspendu à une paire de briquets, contrairement aux colliers réels où elle est suspendue à une pierre à feu.
L’aigle bicéphale
Un symbole impérial
Elle apparaît d’abord comme un très ancien emblème hittite.


Après la division administrative de l’Empire romain entre l’Occident et l’Orient, et la chute du premier au Ve siècle, le symbole de l’Empereur d’Orient est une aigle impériale à une tête, reprise des insignes des légions romaines contrôlant les frontières.
Cependant au Xe siècle, la dynastie des Paléologue, empereurs d’Orient, adopte un emblème à deux têtes. La seconde tête de l’aigle impériale représente soit un règne à l’Ouest comme à l’Est, soit un règne spirituel ainsi que laïc.



L’aigle bicéphale est ensuite adoptée comme symbole d’État par plusieurs empires d’Europe centrale et orientale : d’abord la Serbie (1166) — dont le blason arbore déjà des briquets en forme de B — puis le Saint-Empire romain germanique (1368), l’Albanie (1443) et la Russie (1472).
Dans les armoiries des Habsbourg d’Espagne


Quand Charles Quint, roi des Espagnes depuis 1516, est élu empereur du Saint-Empire romain germanique en 1519, il utilise l’aigle bicéphale dans ses armoiries. Ses descendants rois des Espagnes simplifient l’écusson, et ne conservent pas l’aigle.
Dans la dentelle


Les nappes présentent quatre grandes aigles bicéphales couronnées, ainsi qu’une bande de douze petites aigles dans un feuillage, autour de la rosace centrale. Or, dans la première moitié du XVIIe siècle, seuls les empereurs Habsbourg du Saint-Empire utilisaient l’aigle bicéphale…
Les colonnes d’Hercule
Les deux colonnes représentent les deux montagnes de part et d’autre détroit de Gibraltar, séparées dans la mythologie latine par Hercule, qui y aurait gravé la locution « nec plus ultra » signifiant « et pas plus loin », car dans l’Antiquité, on ne connaissait pas les terres au-delà de l’Océan Atlantique.
Dans les armoiries espagnoles


Charles Quint est le premier à adopter les colonnes d’Hercules dans ses armoiries en 1516, avec sa devise personnelle « Plus oultre ». Il semble qu’il ne faille pas y voir une allusion aux colonies espagnoles, qui se réduisaient en 1516 aux Antilles, mais plutôt un désir de surpasser tout ce qui existait de son temps. Les colonnes et la devise perdurent sous sa forme latine « Plus ultra » dans les armoiries actuelles de l’Espagne.
Dans la dentelle


On constate bien la présence d’une barre verticale de chaque côté de l’ouvrage, entourée d’étoiles. Il pourrait effectivement s’agir d’une des deux colonnes d’Hercule, ou bien d’une lettre I, ou bien de tout autre chose…
Conclusion
Il est difficile d’affirmer que ces ouvrages magnifiques aient été commandés par l’Espagne du XVIIe siècle, gouvernée par la maison de Habsbourg , sous le roi Philippe IV. Il semble bien plus probable que ces nappes aient été confectionnées pour un souverain Habsbourg du Saint-Empire romain germanique.
Ceci dit, Philippe IV d’Espagne était un mécène et un très grand collectionneur : peut-être est-ce à ce titre qu’il est entré en possession de ces ouvrages, et non en tant que commanditaire direct.
Sources
- Exemplaire du V&A Museum : photos © Victoria and Albert Museum, London (utilisation non commerciale)
- Exemplaire du TextilMuseum de St. Gallen
- Wikipédia : Philippe IV, Royaume des Deux-Siciles, Ordre de la Toison d’or, Aigle à deux têtes, Charles Quint, Colonnes d’Hercule, Plus ultra, Briquet, Silex
- Colliers de l’ordre de la Toison d’or :
- Espagne : Alexeinikolayevichromanov, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
- Autriche : Chatsam, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
- Héraldique :
- Espagne, Charles Quint : Heralder, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
- Serbie : upload: User:Madden, Public domain, via Wikimedia Commons
- Russie : Михаил Фёдорович, Public domain, via Wikimedia Commons
- Saint-Empire : Tom Lemmens & Heralder, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
- Paléologue : Spiridon MANOLIU, CC0, via Wikimedia Commons
- Autres images :
- Briquets : Gaius Cornelius, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

